Partout en Europe, l'érosion de la confiance dans l'autorité intellectuelle est devenue une caractéristique marquante de la vie politique. Ce qui se manifestait autrefois par du scepticisme envers le monde universitaire ou la bureaucratie a désormais pris la forme d'une hostilité ouverte envers le savoir lui-même – une valorisation populiste de l'instinct, de l'émotion au détriment des faits. L'anti-intellectualisme est devenu un langage symbolique d'authenticité, un moyen pour les dirigeants de se présenter comme « proches du peuple » et pour les citoyens de résister à ce qu'ils perçoivent comme des élites distantes et moralisatrices. De Rome à Varsovie en passant par Athènes, les attaques contre les institutions indépendantes, les universités et les figures de la responsabilité rationnelle révèlent une angoisse partagée face à l'intellect comme pouvoir. La rhétorique varie, tantôt provocatrice, tantôt cynique, mais l'impulsion est de transformer l'ignorance en « vertu » et la critique en « trahison » de la nation et de son identité.
En octobre 2018, lors d'une diffusion en direct sur Facebook, Matteo Salvini a ouvertement remis en question l'expertise, déclarant : « Io sono ignorante, ma voi dove eravate ? » (« Je suis ignorant, mais où étiez-vous ? ») en réponse aux « professoroni », terme péjoratif désignant les économistes et les juristes qui avaient critiqué le budget de son gouvernement. Salvini a cité Tito Boeri et Ugo De Siervo, rejetant leurs arguments économiques comme les jérémiades d'élites déconnectées de la réalité qui auraient trahi l'Italie. Il a ensuite affirmé : « Je suis un humble ministre ignorant », soutenant que le bon sens primait sur le savoir académique. Il s'inscrivait ainsi dans la longue tradition populiste italienne consistant à présenter les intellectuels et les institutions comme des obstacles à l'« authenticité italienne », abolissant la frontière entre démagogie et authenticité.
En Pologne , depuis 2015, le parti au pouvoir Droit et Justice (PiS) est régulièrement accusé d'ingérence dans l'autonomie universitaire et de ciblage des intellectuels critiques. Le cas du constitutionnaliste Wojciech Sadowski en est un exemple frappant : après avoir publiquement défendu l'État de droit, il a fait l'objet de poursuites et de procédures judiciaires orchestrées par les cercles gouvernementaux et les médias pro-gouvernementaux. Cette affaire ne concerne pas seulement un universitaire, mais révèle une volonté systématique de restreindre la liberté d'expression et de délégitimer la pensée critique au sein des universités, manifestation indirecte d'anti-intellectualisme.
Le cas de Christos Rammos en Grèce illustre une fois de plus avec justesse le conflit entre la logique institutionnelle de transparence et une culture politique qui perçoit souvent le savoir et le contrôle comme une menace. L'ancien président de l'Autorité hellénique de protection des données, au cœur du scandale des écoutes téléphoniques, a dénoncé ouvertement une « campagne de diffamation », faisant état d'un climat hostile envers les autorités indépendantes et la reddition de comptes. Quelques mois auparavant, le parti Nouvelle Gauche l'avait désigné candidat à la présidence de la République , une nomination qui soulignait sa crédibilité institutionnelle ; mais il avait décliné l'offre, dénonçant des « calculs politiques mesquins » et des « stratégies partisanes ». Cet épisode a démontré précisément comment une attaque contre la voix indépendante et rationnelle d'un responsable public peut refléter l'anti-intellectualisme contemporain, une intolérance à l'égard du savoir et de la critique.