Le programme Erasmus+ dans l'enseignement supérieur est souvent présenté comme une opportunité académique.Les brochures mettent l'accent sur la mobilité, les échanges interculturels et le développement professionnel. On s'intéresse beaucoup moins à ce qui se passe une fois les étudiants rentrés chez eux.

Pour les jeunes du Caucase du Sud, l'impact d'Erasmus ne s'arrête pas à la fin du semestre à l'étranger. Des entretiens avec d'anciens participants originaires d'Azerbaïdjan, de Géorgie et d'Arménie suggèrent que la mobilité redéfinit non seulement leur parcours universitaire, mais aussi leur perception du foyer, des responsabilités et du sentiment d'appartenance une fois de retour.

Un triptyque composé de trois scènes urbaines côte à côte — Bakou, Tbilissi, Erevan — chacune avec une figure solitaire, la même anticipation, trois mondes différents.

Un triptyque composé de trois scènes urbaines juxtaposées — Bakou, Tbilissi, Erevan — chacune avec une figure solitaire, la même attente, trois mondes différents. L'image est générée par intelligence artificielle.

Avant la mobilité : différents points de départ

Fidan Amirova (nom anonymisé), étudiante en communication et médias numériques qui a passé un semestre à l'université Masaryk de Brno, décrit sa vie en Azerbaïdjan avant Erasmus comme tendue.

Cette tension, dit-elle, est difficile à mesurer mais omniprésente. Elle se manifeste par un discours mesuré, un choix de mots adapté au contexte et une distinction nette entre les sujets jugés sûrs et ceux qui ne le sont pas. Même l'humour reflète ces limites. Les plaisanteries sur les personnes susceptibles d'être « emmenées » fusent dès que quelqu'un exprime son mécontentement face à la politique ou à l'économie.

Bien qu'elle comprenne des concepts tels que la censure et les restrictions de liberté avant son départ, elle affirme n'avoir jamais expérimenté concrètement la liberté. En République tchèque, elle s'exprimait ouvertement sur les questions politiques et sociales, présentait ses travaux universitaires sans s'autocensurer et discutait des défis internes de l'Azerbaïdjan sans baisser la voix ni adoucir son langage. Fidan a également constaté des changements qui semblaient moins politiques, mais tout aussi révélateurs. À Brno, elle ressentait moins de pression sociale concernant son apparence et son comportement. Ces changements étaient subtils, mais ils se sont accumulés.

À son retour à Bakou, Fidan n'a pas connu de révélation idéologique soudaine. Elle a plutôt commencé à percevoir plus clairement les structures existantes. Après avoir voyagé à travers plusieurs pays européens, elle a été frappée par l'absence de surveillance visible dans les espaces du quotidien. Les bâtiments ouverts des universités et l'absence de portiques de sécurité dans le métro l'ont particulièrement marquée. Ce contraste n'a pas modifié sa conscience politique, mais il a aiguisé sa perception du contrôle exercé dans son propre pays.

Pour Sali (nom anonymisé), une Géorgienne de 23 ans ayant étudié à l'Université de Burgos en Espagne durant l'année universitaire 2022-2023, le point de départ était différent. Avant Erasmus, elle avait le sentiment que les étudiants du Caucase du Sud restaient souvent à l'écart des systèmes éducatifs européens. Bien que des opportunités existent, les citoyens non européens n'y ont pas accès de la même manière que les étudiants de l'UE, notamment en matière de mobilité professionnelle à long terme.

Pour Sali, Erasmus a été une expérience enrichissante sur le plan académique et un véritable soulagement personnel. Cela lui a permis de sortir du cadre qu'elle ressentait chez elle et de mettre ses compétences à l'épreuve dans un environnement différent. Découvrir de l'intérieur le système universitaire européen lui a fait prendre conscience des inégalités structurelles entre les étudiants européens et non européens. Parallèlement, cela a renforcé sa confiance en elle et sa capacité d'adaptation.

Une silhouette sur un boulevard gris, levant les yeux vers les caméras de vidéosurveillance installées sur un bâtiment gouvernemental monumental — les structures de contrôle, redevenues visibles après une période d'absence.

Une silhouette sur un boulevard gris, le regard levé vers les caméras de vidéosurveillance installées sur un bâtiment gouvernemental monumental – les structures de contrôle, redevenues visibles après une longue absence. Image générée par intelligence artificielle.

Retour à la maison : un changement de perception

Le retour en Géorgie fut une expérience riche en émotions. La familiarité lui apportait du réconfort, mais son regard sur le monde avait changé. Sali réalisa qu'elle souhaitait poursuivre son ouverture internationale. Cette expérience la motiva finalement à postuler pour un master à l'étranger. Erasmus ne la désillusionna pas vis-à-vis de son pays, mais redéfinit ses attentes quant aux possibilités qui s'offraient à elle.

Shushan Stepanyan, une professionnelle arménienne qui a effectué son Erasmus en Norvège en 2023, décrit un parcours différent. En Arménie, elle se souvient de possibilités académiques internationales limitées, mais elle ne qualifie pas son environnement d'oppressif. Durant ses années d'université, les manifestations politiques étaient fréquentes et les étudiants y participaient souvent. Elle ne se souvient pas avoir subi de sanctions institutionnelles pour son militantisme.

Pour elle, Erasmus n'était pas une échappatoire à la pression, mais une rencontre avec la différence. Issue d'une société majoritairement mono-ethnique, elle souhaitait découvrir des environnements multiculturels et une vie indépendante. La Norvège est devenue, selon ses propres termes, une seconde patrie.

À la fin du programme, son retour fut empreint d'ambivalence. Sa famille et ses amis en Arménie lui manquaient, mais elle avait aussi le sentiment de laisser une partie d'elle-même en Scandinavie. Vivre seule pour la première fois avait profondément modifié ses habitudes quotidiennes et son sentiment d'autonomie. Elle raconte avoir appris à tout gérer seule, des tâches ménagères aux décisions personnelles. À son retour, certaines de ces habitudes lui sont restées. Influencée par la culture du plein air qu'elle avait découverte en Norvège, Shushan a commencé à privilégier l'activité physique.

Une personne assise à une grande fenêtre au crépuscule, une main posée sur le rebord, regardant une ville lointaine — prise entre la chaleur intérieure et le monde extérieur.

Au crépuscule, une personne assise près d'une grande fenêtre, une main posée sur le rebord, contemple une ville lointaine, partagée entre la chaleur intérieure et le monde extérieur. Image générée par intelligence artificielle.

Gratitude, culpabilité et responsabilité

La gratitude transparaît dans les trois témoignages, bien qu'elle prenne des formes différentes. Amirova se dit privilégiée d'avoir pu expérimenter une plus grande liberté d'expression publique. Elle se sent également responsable de partager ce dont elle a été témoin, notamment en ce qui concerne les différences de fonctionnement entre les sociétés. Sali évoque cette responsabilité comme la nécessité de tirer le meilleur parti d'une opportunité qui n'est pas accessible à tous dans sa région. Stepanyan se souvient d'une forme de culpabilité plus personnelle, liée au fait d'avoir manqué des événements importants de sa vie pendant son séjour à l'étranger.

Une silhouette solitaire au sommet d'une colline à l'heure dorée, les bras légèrement ouverts, face à l'horizon — deux silhouettes de villes de part et d'autre, appartenant aux deux et à aucune.

Une silhouette solitaire au sommet d'une colline à l'heure dorée, les bras légèrement ouverts, face à l'horizon — deux silhouettes urbaines de part et d'autre, appartenant aux deux et à aucune. Image générée par intelligence artificielle.

Appartenance après la mobilité

Le sentiment d'appartenance, peut-être plus que toute autre dimension, se complique après la mobilité.

Amirova affirme que cet échange a profondément modifié sa perception de sa propre culture. « Après le programme d'échange, j'ai réalisé que j'appartenais à la culture européenne bien plus que je ne l'aurais imaginé », explique-t-elle. Rationnellement, elle pense pouvoir s'adapter et vivre confortablement en Europe. Pourtant, cette expérience ne lui a pas donné envie de quitter définitivement l'Azerbaïdjan. « Je suis bien consciente que le niveau de vie est meilleur là-bas et que je me sens beaucoup plus libre », dit-elle. « Malgré cela, je préférerais rester en Azerbaïdjan aussi longtemps que possible. »

Son témoignage reflète une tendance récurrente chez les participants aux programmes de mobilité : l’attachement au pays d’origine peut coexister avec une prise de conscience accrue des contraintes structurelles. Erasmus n’engendre pas automatiquement des ambitions d’émigration. Il peut aussi renforcer le désir de rester, tout en accentuant la perception des contraintes.

Pour Sali, le sentiment d'appartenance devient portable. Erasmus lui a permis de tisser des liens plus facilement dans différents environnements. Quitter son foyer n'est plus vécu comme une rupture, mais comme une transition. Shushan, quant à elle, décrit le fait d'appartenir à deux foyers simultanément. La Norvège représente l'indépendance et la découverte de soi. L'Arménie, elle, demeure la famille, la langue et l'histoire.

À travers ces expériences, Erasmus n'efface pas le lien avec le pays d'origine. Il ne provoque pas non plus systématiquement d'aliénation. Il modifie plutôt la perception. Il change ce que les bénéficiaires remarquent, ce qu'ils attendent et ce qu'ils considèrent comme négociable.

La mobilité élargit les horizons, mais elle redéfinit aussi les normes internes. À leur retour, les anciens élèves confrontent souvent leur quotidien à leur expérience à l'étranger. Cette transformation n'est pas nécessairement politique, mais plutôt une question de perception.

Pour les jeunes du Caucase du Sud, Erasmus devient un point de repère. Le foyer reste le foyer, mais la perception qu'on en a est différente. Les responsabilités s'accroissent, les ambitions évoluent et le sentiment d'appartenance s'étend au-delà des frontières.

Ce qui change le plus, ce n'est pas la géographie, mais la perspective.

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