L'illusion de la paix

Nous avons grandi en pensant que la paix allait de soi. Nous avons été élevés dans une Europe où la guerre était considérée comme un fait historique – quelque chose que l'on voyait sur de vieilles photos, dont on se souvenait lors de journées spéciales, ou que l'on lisait dans des livres. Nous pensions que le conflit était terminé.

Mais nous sommes entrés dans l'âge adulte au milieu des guerres. Ukraine, Gaza, Syrie, Yémen, Soudan, Caucase – tous ces endroits sont différents, avec des raisons et une ampleur de conflit différentes, mais le constat est le même : la violence ne disparaît pas. Elle se déplace, change de nom ou devient moins visible. La guerre n'est pas revenue ; elle a toujours été là, tapie dans l'ombre.

Ce qui est encore plus étrange que les guerres elles-mêmes, c'est la façon dont chacun y réagit. Car toutes les invasions ne suscitent pas la même attention. Toutes les prises de contrôle ne sont pas perçues comme aussi néfastes par le monde. Et toutes les souffrances ne restent pas gravées dans les mémoires. Certaines invasions font la une des journaux. D'autres tombent tout simplement dans l'oubli.

Chypre : Le conflit dont on a cessé de parler

Chypre est un sujet dont on parle peu. En 1974, l'île a été envahie et divisée en deux. Près de cinquante ans plus tard, elle demeure le seul pays de l'Union européenne dont une partie du territoire est occupée par des troupes étrangères. Il ne s'agit pas d'un simple problème politique lointain. Il s'agit de la situation géographique, de la pérennité de cette occupation et du quotidien des Chyprens.

La partie nord de Chypre est coupée du reste du pays depuis que les forces turques ont pris le contrôle d'environ 36 à 37 % de l'île. Une zone tampon de l'ONU continue de diviser le pays ; il ne s'agit pas d'une solution temporaire, mais plutôt d'une frontière qui a toujours existé.

Et pourtant, en dehors de Chypre, cette situation ne suscite guère d'inquiétude. Elle est devenue un « conflit gelé », évoqué au détour d'une phrase par les diplomates, un problème qui existe mais qui ne mobilise pas l'attention internationale. L'occupation n'a jamais vraiment pris fin ; la population s'y est simplement habituée.

Déplacement : Perdre son logement sans quitter son pays

Lorsqu'un pays est envahi, la conséquence humaine la plus grave est souvent le déplacement forcé des populations. À Chypre, en 1974, environ 160 000 Chypriotes grecs ont dû faire leurs valises et partir .

Ils ont dû quitter leurs maisons, leurs rues, leurs écoles, leurs églises et leurs terres familiales. Ces lieux n'ont pas été détruits, ils sont simplement devenus inaccessibles. C'est une perte qui ne se voit pas toujours sur les photos, mais qui marque les familles pendant des générations.

Imaginez perdre votre maison, non pas parce qu'elle a disparu, mais parce que vous ne pouvez plus y accéder. Imaginez savoir que votre porte d'entrée est toujours là, mais que vous ne pouvez pas l'ouvrir. Et puis, imaginez que tout le monde continue à vivre sa vie normalement.

C’est ce qui distingue Chypre de nombreux conflits dont on entend parler : il ne s’agit pas seulement de ce qui s’est passé, mais aussi du fait que le problème n’a jamais été vraiment résolu.

L'Ukraine et la politique de l'attention

La façon dont le monde perçoit les événements est cruciale. L'Ukraine est devenue un symbole pour le monde entier presque du jour au lendemain. L'invasion a été diffusée en direct. Elle a bouleversé la manière dont l'Europe assurait sa sécurité, a fait la une de tous les médias, a entraîné des sanctions, a rapproché les pays et est devenue un événement majeur de ces dix dernières années.

Chypre, en revanche, a connu une évolution différente : un conflit qui s’est peu à peu estompé. Dans les deux cas, il s’agissait d’une invasion, de déplacements de population et de questions de droit international et de souveraineté territoriale. Mais l’une a dégénéré en crise majeure, tandis que l’autre a simplement connu une longue période d’accalmie.

Cela ne signifie pas que l'Ukraine ne souffre pas. Il s'agit de faire face à une dure réalité : le monde ne réagit pas de la même manière face à l'injustice. L'attention portée à un événement influence son caractère urgent. Et la politique internationale influence notre mémoire. Certaines invasions sont traitées comme des crises urgentes. D'autres sont simplement acceptées comme une fatalité.

Ce que la génération Z hérite

Pour la génération Z, il ne s'agit pas seulement d'histoire ancienne. C'est le monde dans lequel nous naissons, un monde où les frontières peuvent encore être modifiées par les conflits, où les populations sont constamment déracinées et où notre attention est dispersée. Nous vivons une époque où la guerre semble à la fois omniprésente et lointaine : on peut la suivre en direct à un endroit et l'oublier complètement ailleurs.

Chypre nous montre qu'après une invasion, les choses ne se résolvent pas toujours d'elles-mêmes. Parfois, elles deviennent tout simplement la nouvelle norme. Ce n'est pas seulement la violence qui est effrayante. Le véritable danger, c'est l'oubli.

Quand une occupation devient un simple bruit de fond, il est plus facile de s'y soumettre. Et quand le reste du monde l'accepte, les personnes qui la subissent se retrouvent seules face au poids de l'histoire.

Chypre n'est pas un événement du passé. Elle se poursuit encore aujourd'hui : une occupation européenne qui n'a jamais pris fin, des populations déplacées qui ne s'en sont jamais vraiment remises, et une division à laquelle tous les autres se sont habitués, sauf ceux qui la vivent.

Certaines invasions deviennent célèbres dans le monde entier. D'autres restent enlisées dans les méandres de l'histoire. Mais pour les familles qui ont perdu leurs foyers, pour l'île toujours divisée, et pour toute une génération qui a grandi en croyant la paix acquise, Chypre n'est pas figée. C'est une plaie encore vive.

Et peut-être que la question la plus importante n'est pas de savoir pourquoi les guerres éclatent, mais plutôt pourquoi nous nous souvenons de certaines d'entre elles et laissons d'autres tomber dans l'oubli.

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