Vous ouvrez les réseaux sociaux et commencez à faire défiler les stories. La première est une photo de vacances d'un ami. La suivante montre une catastrophe naturelle quelque part dans le monde. Puis vous tombez sur des images d'une zone de guerre, d'un génocide et de nombreux cadavres. Avant même d'avoir le temps de réaliser ce que vous venez de voir, une autre publication apparaît : une blague, un mème, ou un moment banal de la journée de quelqu'un.

À mesure que les technologies numériques s'intègrent de plus en plus à notre quotidien, les chercheurs s'intéressent de près à la relation entre les environnements technologiques et le comportement humain. Malgré tous les avantages de la technologie, notamment la communication à distance et l'accès rapide à l'information, certains chercheurs mettent en garde contre les conséquences d'une dépendance excessive au monde numérique. Dans ce flux constant d'informations, l'empathie est souvent l'une des premières victimes.

Qu'est-ce que l'empathie ?

L'empathie est une capacité cognitive complexe qui joue un rôle primordial dans les relations humaines. Cependant, développer et exprimer de l'empathie et de la compassion n'est pas toujours immédiat ni facile. Une empathie authentique exige du temps et, surtout, la capacité de s'arrêter un instant et de se connecter à la souffrance d'autrui. Or, lorsque la tragédie côtoie le divertissement et disparaît d'un simple glissement de doigt, notre capacité à répondre à la douleur des autres s'amenuise. Cette inquiétude est étayée par la recherche : une étude à long terme a révélé que le niveau d'empathie a considérablement diminué sur une période de trente ans, parallèlement à l'augmentation constante de l'exposition aux technologies numériques (Konrath et al., 2011).

Pourquoi les écrans rendent l'empathie plus difficile

L'une des raisons réside dans la façon dont la communication numérique modifie notre perception des émotions. L'empathie humaine repose en grande partie sur des indices subtils, tels que les expressions faciales, le langage corporel, le ton de la voix et le contact visuel. Ces signaux nous aident à interpréter les émotions et à y répondre de manière appropriée. Les neurosciences soulignent également l'importance des « neurones miroirs », des cellules cérébrales qui s'activent lorsque nous observons les émotions d'autrui. Ces neurones nous permettent de « refléter » l'état émotionnel des autres, ce qui explique pourquoi il nous arrive d'avoir les larmes aux yeux en voyant quelqu'un pleurer. Cependant, des études suggèrent qu'une communication numérique prolongée peut affaiblir ces processus. Le phénomène actuel du « phubbing » (le fait d'ignorer son interlocuteur pour consulter son smartphone) illustre comment les habitudes numériques peuvent perturber notre empathie lors des conversations. Lorsqu'une personne détourne constamment son attention vers son appareil, il devient plus difficile de rester pleinement présent. Par conséquent, son niveau d'attention diminue. Le phubbing peut avoir un impact particulièrement important, notamment pour les jeunes générations qui ont grandi avec un accès permanent aux espaces numériques. Si les interruptions numériques se normalisent dans les interactions quotidiennes, l'attention soutenue risque de devenir progressivement moins fréquente dans la vie sociale.

« L’engourdissement psychique » et les limites de l’empathie

Dans le même temps, l'exposition constante à des contenus en ligne liés à la souffrance peut engendrer apathie et inaction chez les individus, ce qui n'a rien de surprenant. Lorsque les internautes sont confrontés à des images répétées de massacres et de violence, leur système émotionnel peut être submergé. Ce phénomène a été décrit par Paul Slovic, qui a observé que l'empathie diminue souvent à mesure que le nombre de victimes augmente. Comme il l'explique :

« Un seul enfant tombé dans un puits ou mourant de faim nous émeut et nous pousse à agir (et à donner). Pourtant, dès que le nombre de victimes passe à deux, la compassion – tant affective que comportementale – commence à s’estomper. »

La raison de ce phénomène réside dans le mécanisme d'adaptation de notre cerveau, décrit comme un « engourdissement psychique » ou une « fatigue compassionnelle ». Selon ce phénomène, les individus ont tendance à réagir plus fortement à la souffrance d'une victime identifiable, et leur sensibilité diminue à mesure que le nombre de victimes augmente. Rarement les catastrophes faisant un grand nombre de victimes suscitent l'implication émotionnelle nécessaire pour motiver une action, ce qui, paradoxalement, engendre moins de compassion que les histoires individuelles.

Il est toutefois essentiel de préciser qu'une réponse, ou son absence, n'indique pas nécessairement un manque d'empathie ou une indifférence morale. Elle peut au contraire constituer un mécanisme de défense psychologique permettant aux individus de faire face à une exposition constante à des contenus pénibles ; sans cela, les conséquences psychologiques seraient graves. Si les internautes éprouvaient une empathie totale pour chaque manifestation de souffrance rencontrée sur Internet, ils souffriraient rapidement d'anxiété, de stress, de dépression et d'épuisement émotionnel.

Comment les algorithmes amplifient les contenus perturbants

Les algorithmes des plateformes numériques jouent un rôle crucial. Les réseaux sociaux ne sont pas des espaces neutres où l'information apparaît par hasard ; ces écosystèmes sont conçus pour maximiser l'engagement. Les algorithmes privilégient les contenus qui suscitent des réactions fortes, comme la colère, le choc, le désespoir, l'anxiété ou la peur, car ces émotions incitent les utilisateurs à passer plus de temps à faire défiler les publications. Par conséquent, les utilisateurs sont souvent exposés à des contenus perturbants qu'ils n'ont pas forcément recherchés. Une enquête menée par le Youth Endowment Fund en 2024 a révélé que 70 % des adolescents étaient exposés à des violences réelles sur les réseaux sociaux. Parmi eux, 25 % ont déclaré que ces contenus leur avaient été proposés par les algorithmes plutôt que d'être recherchés intentionnellement. Avec le temps, l'exposition à des contenus angoissants devient une habitude quotidienne, laissant des traces sur les jeunes esprits en développement.

Comment pouvons-nous restaurer l'empathie ?

Bien que les environnements numériques puissent affaiblir les réactions empathiques, ce processus n'est pas irréversible. Voici trois étapes qui peuvent contribuer à rétablir des relations plus bienveillantes avec autrui :

  • Ralentissez la consommation d'informations.

L'un des principaux défis des environnements numériques réside dans la vitesse à laquelle l'information est consommée. Le défilement incessant ne laisse que rarement le temps de traiter ce que nous voyons. Prendre un instant pour faire une pause face à des publications angoissantes peut contribuer à rétablir la conscience émotionnelle.

  • Mettez l'accent sur les histoires individuelles.

Les recherches montrent régulièrement que les gens sont plus sensibles à la souffrance de personnes identifiables qu'aux statistiques. Au lieu de vous contenter des gros titres ou des chiffres, essayez de rechercher des témoignages personnels. Ainsi, vous aborderez d'abord votre besoin d'information avec plus de discernement. Ensuite, vous développerez une compassion plus profonde, si précieuse de nos jours.

  • Recréer les interactions en face à face.

Il est important de se rappeler que l'empathie se développe grâce à de véritables échanges humains. Le contact visuel, la voix et le langage corporel de votre interlocuteur fournissent des signaux que la communication numérique ne permet pas de transmettre. Lorsque vous passez du temps avec quelqu'un, minimisez les distractions, comme les notifications de votre smartphone. Votre interlocuteur appréciera votre implication totale dans la conversation.

L’empathie est peut-être mise à rude épreuve à l’ère du numérique, mais elle est loin de disparaître. Dans un monde submergé par un flux constant d’informations, il appartient à chacun de s’arrêter, d’observer et, surtout, de se soucier des autres.

Références :

Konrath, SH, O'Brien, EH et Hsing, C. (2011). Évolution de l'empathie dispositionnelle chez les étudiants américains : une méta-analyse. Personality and Social Psychology Review, 15(2), 180–198. https://doi.org/10.1177/1088868310377395

Rizzolatti G, Craighero L (2004). « Le système des neurones miroirs ». Annual Review of Neuroscience . 27 (1) : 169–192. doi : 10.1146/annurev.neuro.27.070203.144230

Slovic, P. (2007). Engourdissement psychique et effet de la victime identifiable. Jugement et prise de décision.

Fonds de dotation pour la jeunesse. (2024). 70 % des adolescents voient de la violence réelle sur les médias sociaux, révèle une nouvelle étude .
https://youthendowmentfund.org.uk/news/70-of-teens-see-real-life-violence-on-social-media-reveals-new-research/

Rédigé par

Façonner la conversation

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