L'intelligence artificielle s'est discrètement immiscée au cœur de l'éducation moderne. Pour beaucoup, elle est devenue indispensable : un partenaire d'étude infatigable, toujours disponible et prêt à répondre à toutes les questions sans rechigner. Selon Eurostat, en 2025, près de 64 % des jeunes de 16 à 24 ans dans l'UE utilisaient des outils d'IA générative, soit près du double du taux observé dans la population générale. Parmi les jeunes européens, environ quatre sur dix étaient plus susceptibles d'utiliser l'IA spécifiquement dans le cadre de leurs études, comparativement à la population générale.

Cette tendance ne se limite pas à l'Europe. Des enquêtes récentes montrent à quel point le comportement des étudiants a évolué ces dernières années. Dans une étude menée en 2025 auprès de plus de 1 100 étudiants américains, près de 90 % ont déclaré utiliser des outils d'IA générative pour leurs travaux universitaires. Pourtant, à mesure que l'IA s'intègre davantage au processus d'apprentissage, enseignants et étudiants s'interrogent : l'IA améliore-t-elle la compréhension ou remplace-t-elle lentement mais sûrement l'acte de penser lui-même ?

La diffusion de l'IA dans l'éducation reflète une évolution vers un apprentissage personnalisé et à la demande. Des produits comme ChatGPT d'OpenAI et des plateformes académiques telles que Mindgrasp ou StudyFetch promettent ce que les manuels scolaires ne peuvent offrir : la résolution de problèmes en temps réel, des explications interactives et une approche personnalisée. Par exemple, j'ai personnellement demandé à ChatGPT d'écrire exclusivement en minuscules, car ses réponses me semblent alors plus informelles. C'est un exemple clair de la manière dont un utilisateur peut adapter un outil génératif à ses besoins d'information et à ses préférences de communication.

Espace d'apprentissage sécurisé

De nombreux étudiants affirment également que l'IA rassure les élèves sur le plan émotionnel. Demander des explications à un professeur peut être intimidant, surtout pour les élèves timides ou ceux qui craignent de paraître ignorants devant leurs camarades. L'IA, au contraire, ne porte aucun jugement. Pour certains, cet anonymat lève un obstacle intangible qui a longtemps freiné leur apprentissage : la peur de paraître incompétent. Ainsi, bien utilisée, l'IA agit comme un tuteur particulier efficace, car elle peut facilement décomposer des sujets complexes en éléments faciles à assimiler. Cependant, à terme, cette facilité d'utilisation peut progressivement influencer les habitudes d'étude. Au lieu de se confronter à leurs difficultés, ce qui est pourtant une étape cruciale de l'apprentissage, les étudiants pourraient considérer l'IA comme un raccourci vers des réponses toutes faites.

L'IA comme tuteur

Une expérience récente menée par les professeurs Robert Bray et Sébastien Martin à la Kellogg School of Management de l'Université Northwestern a abordé cette question de front. Partant du constat qu'il est impossible d'empêcher les étudiants d'utiliser l'IA, ils ont créé un tuteur IA personnalisé. Cet assistant numérique ne se contente pas de fournir des réponses ; il guide les étudiants dans la résolution de problèmes et stimule leur esprit critique. Les résultats ont été encourageants : non seulement les étudiants ont préféré le tuteur IA à ChatGPT, mais ils ont également fait état d'une compréhension plus approfondie de la matière.

De même, lors d'une expérience menée en 2025 à l'Université du Wisconsin-La Crosse, des économistes ont conçu un assistant d'intelligence artificielle appelé « Macro Buddy » pour aider les étudiants de premier cycle à aborder la macroéconomie. Les étudiants utilisant Macro Buddy ont obtenu de meilleurs résultats aux examens que ceux qui travaillaient seuls ou sans l'outil.

Ces exemples suggèrent que l'IA, lorsqu'elle est conçue pour guider les étudiants plutôt que de simplement leur fournir des réponses, peut constituer un soutien cognitif efficace.

Le danger caché : le déchargement cognitif

Pourtant, cette même facilité d'utilisation qui rend l'IA si attrayante peut aussi nuire à l'apprentissage. Les psychologues appellent ce phénomène la décharge cognitive : la tendance à déléguer l'effort mental à des outils externes plutôt que de résoudre les problèmes par soi-même. Pourquoi se confronter à un problème complexe quand un chatbot peut le résoudre instantanément et même en présenter une réponse soignée ? Certains étudiants avouent désormais demander à des outils d'IA de réaliser l'intégralité de leurs devoirs, en modifiant ensuite le texte pour « sembler plus humain ». Les spécialistes de l'éducation mettent en garde contre le risque qu'une dépendance excessive à l'égard de l'IA crée un sentiment de « maîtrise illusoire ». Les étudiants peuvent se sentir en confiance car ils sont capables de produire des réponses parfaites, mais, sans un engagement approfondi, ils risquent de ne pas saisir pleinement les concepts clés.

Points de vue des enseignants : entretiens avec des éducateurs

Pour comprendre comment l'IA transforme l'éducation de l'intérieur, il est essentiel d'écouter ceux qui observent les élèves au quotidien. Les enseignants constatent directement l'évolution des habitudes d'apprentissage, les transformations de la dynamique de classe et les véritables défis à relever.

C’est pourquoi deux entretiens ont été menés auprès d’enseignantes issues de contextes éducatifs différents : Aida Mirzayeva, maître de conférences à l’École supérieure du pétrole de Bakou (Azerbaïdjan), et Maria Cristina Grilli, professeure d’anglais et de littérature à l’Institut Ettore Majorana de Bologne (Italie). Malgré leurs environnements institutionnels distincts, toutes deux apportent un éclairage précieux sur l’influence des outils d’IA sur les processus d’apprentissage contemporains.

Aida Mirzayeva, maître de conférences à l'École supérieure du pétrole de Bakou.

1) Comment le rôle d'un enseignant a-t-il évolué avec l'essor d'outils d'IA comme ChatGPT ?

« Malgré les avantages des technologies modernes, l’enseignant conserve un rôle crucial dans l’éducation ; toutefois, les élèves ont davantage de possibilités d’apprentissage autonome. Ils ne dépendent plus uniquement des supports fournis par l’enseignant, ce qui réduit en partie la responsabilité de ce dernier. »

2) Considérez-vous l'IA comme une menace, un outil de soutien ou quelque chose entre les deux ?

D'après mon expérience, l'IA occupe une position intermédiaire pour plusieurs raisons. Parmi ses inconvénients, elle réduit l'esprit critique et la créativité des apprenants. Ces derniers adoptent généralement un style d'écriture neutre, sans y intégrer de dimension émotionnelle. De plus, sans outils d'IA, certains éprouvent des difficultés à exprimer correctement leurs idées, voire, pire encore, n'ont aucune opinion. D'un point de vue positif, elle aide les étudiants à générer des idées thématiques et à enrichir leur vocabulaire. C'est la méthode la plus rapide et la plus productive, comme on l'observe.

3) Avez-vous constaté des changements dans la façon dont les étudiants abordent leurs études depuis que l'IA est devenue largement disponible ?

« On observe des changements dans l’attitude des élèves face à l’apprentissage. Ils utilisent largement les outils d’IA à diverses fins, comme la génération de réponses orales, la rédaction de dissertations, l’acquisition de vocabulaire thématique, etc. »

4) Pensez-vous que les élèves se sentent plus à l'aise pour poser des questions à l'IA qu'à leurs professeurs ? Si oui, cela a-t-il une incidence sur la relation élève-enseignant ?

« Si, dans un premier temps, ils s’appuient davantage sur les éducateurs, par la suite, comme outil d’auto-apprentissage, les élèves utilisent largement l’apprentissage alternatif et ne ressentent plus le besoin d’un enseignant. »

5) Puisqu'interdire l'IA dans l'éducation semble irréaliste, quelle est la bonne façon de l'intégrer à l'apprentissage sans nuire à la capacité des élèves à penser de manière indépendante ?

C'est une question complexe, mais selon moi, l'environnement de la classe révèle les véritables connaissances de l'apprenant. Cela peut se faire dans le cadre d'une évaluation supervisée, sans téléphones. Cependant, une approche plus efficace consisterait à impliquer les élèves dans des discussions, où ils peuvent obtenir du soutien de leurs pairs en cas de manque de confiance ou d'insécurité. Des activités de travail d'équipe régulières peuvent renforcer la confiance en soi et réduire la dépendance à la technologie. Le soutien de l'enseignant est également essentiel. Si le mentor n'identifie pas les points faibles et n'aide pas à les surmonter, les élèves risquent de se tourner vers les outils d'intelligence artificielle. Par conséquent, afin de réduire la forte dépendance des élèves aux appareils technologiques et de favoriser la créativité et l'esprit critique, les enseignants devraient trouver des moyens de gagner la confiance des apprenants et de créer des environnements d'apprentissage adaptés en les impliquant dans des activités collaboratives.

Maria Cristina Grilli, professeure de langue et littérature anglaises à l'Institut Ettore Majorana.

1) Comment le rôle d'un enseignant a-t-il évolué avec l'essor d'outils d'IA comme ChatGPT ?

« Le rôle des enseignants évolue considérablement. Expliquer de nouveaux concepts n'est plus leur principale responsabilité ; ils doivent désormais aussi guider les élèves dans l'utilisation appropriée de l'IA et des outils numériques. Le risque est que les enseignants se transforment en simples contrôleurs, car de nombreux élèves s'appuient sur l'IA sans vraiment comprendre ce qu'ils font. »

2) Considérez-vous l'IA comme une menace, un outil de soutien ou quelque chose entre les deux ?

« L’IA est assurément un outil de soutien, mais elle peut devenir une menace si les élèves ne sont pas préparés. La technologie en elle-même n’enseigne rien : elle peut aider les élèves à mieux comprendre, mais si elle est utilisée uniquement pour remplacer leur travail, elle devient néfaste. »

3) Avez-vous constaté des changements dans la façon dont les étudiants abordent leurs études depuis que l'IA est devenue largement disponible ?

« Oui, beaucoup d'étudiants n'ont pas été préparés à utiliser correctement l'IA et l'utilisent mal. Ils se servent souvent d'elle pour leurs propres travaux, comme les devoirs, les recherches ou les dissertations, au lieu de l'utiliser comme un outil d'aide à l'apprentissage. Cela rend leurs études moins approfondies et diminue manifestement leur esprit critique. »

4) Pensez-vous que les élèves se sentent plus à l'aise pour poser des questions à l'IA qu'à leurs professeurs ? Si oui, cela a-t-il une incidence sur la relation élève-enseignant ?

« De nombreux étudiants se tournent d'abord vers l'IA car elle est rapide et ne les juge pas. Mais cela peut fragiliser la relation avec les enseignants, qui commencent à être perçus comme de simples contrôleurs plutôt que comme des guides dans le processus d'apprentissage. »

5) Puisqu'interdire l'IA dans l'éducation semble irréaliste, quelle est la bonne façon de l'intégrer à l'apprentissage sans nuire à la capacité des élèves à penser de manière indépendante ?

Il est essentiel d'enseigner aux élèves comment utiliser correctement l'IA, et les établissements scolaires devraient organiser des formations pour les élèves et les enseignants, car on ne peut ignorer la présence de l'intelligence artificielle. En abordant les nouvelles technologies de cette manière, chacun pourra apprendre à utiliser l'IA comme un outil d'aide à l'apprentissage plutôt que comme un substitut aux compétences des élèves.

Références :

Eurostat. (10 février 2026). 64 % des 16-24 ans utilisaient l'IA en 2025. Commission européenne. https://ec.europa.eu/eurostat/web/products-eurostat-news/w/edn-20260210-1

IndexBox. (16 février 2026). Utilisation des outils d'IA dans l'UE en 2025 : les jeunes et les étudiants en tête, comme le révèlent les données. https://www.indexbox.io/blog/2025-eu-ai-tool-usage-youth-students-lead-adoption-as-data-reveals-patterns/

Nayberg, Y. (1er janvier 2026). Faites connaissance avec votre nouvel allié en IA . Kellogg Insight. https://insight.kellogg.northwestern.edu/article/say-hello-to-your-new-ai-study-buddy

Whitehead, S., et Perri, T. (2026). Nous avons conçu un tuteur IA qui aide les étudiants à raisonner plutôt qu'à leur donner les réponses . The Conversation. https://theconversation.com/we-designed-an-ai-tutor-that-helps-college-students-reason-rather-than-give-them-answers-276584

 

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Façonner la conversation

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