L'UE s'intéresse moins à la création de l'IA la plus puissante qu'à la manière dont elle s'intègre à la société.
Le 27 janvier 2026, la Commission européenne a engagé une procédure formelle au titre de la loi sur les marchés numériques (DMA), contraignant Google à ouvrir son système d'exploitation Android et certaines données clés aux développeurs d'IA et aux moteurs de recherche concurrents opérant en Europe, afin de garantir une concurrence loyale. La Commission européenne a accordé à Google un délai de six mois pour lever les obstacles techniques empêchant les assistants vocaux concurrents de fonctionner équitablement sur les appareils Android. Parallèlement, Google doit également donner accès aux autres fournisseurs de moteurs de recherche aux données de recherche essentielles. (1 )
Cette intervention ne vise pas principalement la performance technologique, mais la concentration du pouvoir. L’Union européenne (UE) cherche à relever l’un des défis majeurs auxquels l’intelligence artificielle est confrontée aujourd’hui : intégrer l’IA dans la société sans porter atteinte aux valeurs démocratiques.
L'intelligence artificielle dans l'imaginaire collectif : une longue histoire du contrôle humain
Si l'on se penche sur l'histoire du développement de l'intelligence artificielle dans l'imaginaire collectif, il faut remonter bien avant notre époque. L'idée d'intelligence artificielle apparaît déjà au XVIIIe siècle, dans l'Empire ottoman, avec le Turc mécanique : une machine présentée comme un homme capable de jouer aux échecs à un niveau exceptionnel et de vaincre tous ses adversaires. Cela démontre que l'idée d'une machine capable de surpasser l'intelligence humaine est présente dans l'imaginaire collectif depuis très longtemps. Finalement, on a découvert qu'un opérateur humain se cachait derrière la machine.
Cet exemple demeure néanmoins d'une grande pertinence, car il illustre une réalité fondamentale qui s'applique toujours à l'intelligence artificielle contemporaine. Derrière chaque machine intelligente se cachent des êtres humains qui la conçoivent, l'exploitent et la maintiennent. Sans les immenses quantités de données fournies par les humains, les systèmes d'intelligence artificielle ne peuvent ni fonctionner, ni apprendre, ni évoluer. Par conséquent, l'IA ne peut constituer à elle seule une véritable menace conceptuelle ou existentielle ; elle reste profondément dépendante de l'intervention, des intentions et du contrôle humains.
C’est pourquoi la régulation des marchés de l’IA est essentielle. Sans cadre réglementaire efficace, le secteur de l’IA risque d’évoluer vers une monopolisation, où un petit nombre d’acteurs dominants contrôlent les infrastructures technologiques et l’accès aux données. Dans un tel scénario, les données, ressource centrale de l’intelligence artificielle, seraient concentrées entre les mains de quelques entités privées.
L'intelligence artificielle est d'abord apparue comme une question philosophique et théorique avant de devenir une question technique.
L’approche réglementaire de l’Union européenne présuppose implicitement que le véritable danger de l’intelligence artificielle réside non pas dans ses performances techniques, mais dans le pouvoir qu’elle pourrait acquérir au sein des systèmes humains. Cette présomption fait directement écho à la question philosophique fondamentale posée au milieu du XXe siècle : les machines peuvent-elles penser, et si oui, à quelles conditions devraient-elles se voir accorder un pouvoir de décision ?
L’examen des véritables origines des machines pensantes nous ramène au contexte intellectuel européen. Dans les années 1950, Alan Turing fut le premier à poser explicitement la question : « Les machines peuvent-elles penser ? » , dans son article « Computing Machinery and Intelligence » . L’importance de cette question réside dans les enjeux de pouvoir et de domination : ce n’est que si les machines possèdent une véritable capacité de décision qu’elles peuvent devenir une menace conceptuelle. Autrement, les intelligences artificielles demeurent de simples imitations des modes de pensée humains.
Si l'on considère le contexte historique de l'émergence de l'intelligence artificielle, il apparaît clairement que son développement était étroitement lié aux besoins militaires. Dès les années 1950, l'armée américaine a financé la recherche en traduction automatique, notamment pour traduire et décrypter les textes soviétiques pendant la Guerre froide. L'objectif était d'accroître la puissance militaire en contrôlant l'information et les processus décisionnels des États adverses, plutôt que de se concentrer uniquement sur l'efficacité technique. Ainsi, l'intelligence artificielle a toujours été associée à la surveillance, à la domination stratégique et à l'utilisation de la gestion des connaissances comme instrument de pouvoir.
Alors que les États-Unis continuent de consolider leur domination en intelligence artificielle grâce au contrôle des infrastructures et des plateformes mondiales, l'Union européenne a emprunté une voie résolument différente. Plutôt que de rivaliser pour la suprématie technologique, l'UE s'est positionnée comme une puissance normative, attachée à intégrer l'IA dans un cadre de valeurs démocratiques, de droits humains et d'équité commerciale. La loi sur l'intelligence artificielle, adoptée en juin 2024 , constitue un excellent exemple du premier cadre réglementaire global au monde en matière d'IA. Elle garantit une IA sûre, transparente et conforme aux droits fondamentaux. Cette approche législative classe les systèmes d'IA en catégories de risque, allant de minimal à inacceptable, et définit les obligations en conséquence.
Pourtant, cet engagement en faveur d'une gouvernance éthique révèle aussi le dilemme stratégique de l'Europe. En privilégiant la réglementation au détriment du pouvoir, l'UE reconnaît son retard technologique par rapport aux États-Unis et à la Chine. Malgré l'existence de dispositifs d'expérimentation et de soutien aux jeunes entreprises, la dépendance de l'Europe vis-à-vis des fournisseurs de cloud et des infrastructures d'IA américains entrave une véritable souveraineté numérique.
