L'essor de l'IA comme espace de pratique
Les applications d'aide à la prise de parole en public, basées sur l'IA, analysent désormais le rythme, les hésitations, l'assurance et le contact visuel. Des modèles linguistiques simulent des intervieweurs et posent des questions complémentaires. Les outils grammaticaux intégrés aux claviers des smartphones ne se contentent pas de corriger les erreurs, ils suggèrent aussi comment s'exprimer : calme, clair et professionnel.
Ce qui rend cette situation particulière, c'est sa banalisation. Ces outils ne sont plus des expériences confidentielles. Ils font désormais partie intégrante du quotidien : ce sont des fonctionnalités par défaut, des assistants préinstallés ou des applications très populaires utilisées couramment entre deux cours ou tard le soir avant une présentation.
En réalité, l'IA est devenue une salle de répétition privée, où les erreurs sont invisibles, les tentatives illimitées et le jugement inexistant.
Pourquoi les étudiants se tournent-ils vers les algorithmes plutôt que vers les personnes ?
S'entraîner avec d'autres personnes est déstabilisant. On se sent vulnérable. On craint de paraître maladroit ou mal préparé. L'IA élimine complètement cette gêne.
Vous pouvez répéter la même phrase dix fois sans gêne. Vous pouvez tester différents tons – confiant, amical, affirmé – et voir immédiatement lequel est le plus efficace. Vous pouvez vous préparer à des situations auxquelles vous ne vous sentez pas encore prêt à faire face.
Pour de nombreux étudiants, notamment ceux qui apprennent une langue étrangère, qui souffrent d'anxiété sociale ou qui évoluent dans des environnements stressants, cela est source de motivation. L'IA apporte un cadre structuré là où règne l'incertitude.
Mais cela soulève aussi une nouvelle question : à quoi nous entraînons-nous exactement ?
De l'apprentissage des compétences à l'apprentissage de la performance
La plupart des outils de répétition basés sur l'IA n'évaluent pas le sens, mais la manière de s'exprimer. Ils privilégient la clarté, la fluidité et l'assurance. À terme, cela conditionne les utilisateurs à adopter un style de communication spécifique : soigné, efficace et émotionnellement neutre.
Ce n'est pas forcément un mal. Ce sont souvent des compétences utiles. Mais les conversations de la vie réelle sont rarement optimales. Elles comportent des hésitations, des malentendus, des tensions émotionnelles et de l'imprévisibilité – des éléments que les simulations d'IA ne parviennent pas à reproduire intégralement.
Lorsque les étudiants s'exercent principalement avec des algorithmes, le risque est que la communication devienne davantage axée sur la justesse de l'expression que sur la compréhension . La pratique passe alors de l'exploration à l'optimisation.
Quand la répétition commence à remplacer l'expérience
Le changement le plus intéressant n'est pas que les étudiants utilisent l'IA, mais qu'ils cessent d'aller au-delà .
Si chaque conversation difficile est répétée jusqu'à ce qu'elle paraisse inoffensive, quand le malaise apparaît-il ? Si la confiance se construit lors de simulations privées, comment résiste-t-elle à l'incertitude publique ?
L'IA peut atténuer la peur. Mais la peur est aussi un outil d'adaptation. Sans confrontation à l'imprévisibilité, la répétition risque de se substituer à l'expérience plutôt que de la préparer.
Un outil, pas un script
Cela ne signifie en aucun cas que les étudiants doivent cesser d'utiliser les outils d'entraînement à l'IA. Dans de nombreux cas, ces outils sont réellement utiles, notamment lorsque l'accès au mentorat, aux retours d'information ou à des environnements sécurisés est limité.
Le défi consiste à apprendre à sortir du mode répétition.
L'IA est plus efficace comme outil d'apprentissage que comme mode d'emploi pour la vie réelle. S'exercer avec des algorithmes permet de gagner en confiance, mais cette confiance ne devient réelle que lorsqu'elle est mise à l'épreuve dans des situations humaines imparfaites.